L’ombre d’un geste

Je développe depuis plusieurs années un projet photographique sur le monde du travail contemporain. J’ai ainsi mis en valeur, au travers de plusieurs séries achevées, la dimension chorégraphique du travail traditionnel, les gestes d’attention et de soin pour l’autre dans le travail social, l’expression symbolique du travail des agriculteurs, les micros gestes et expressions à l’œuvre dans le travail administratif…Ces séries ont été réalisées dans le contexte de résidences d’artistes et forment une série unique. Ce projet vise à rassembler et faire dialoguer des photographies issues de contextes professionnels différents, avec pour fil directeur l’expression gestuelle et la centralité du corps dans le travail.

« (…) L’intelligence au travail est d’abord une intelligence du corps. L’habileté, la dextérité, la virtuosité et la sensibilité technique passent par le corps et se déploient à partir du corps. Le corps tout entier, et non le seul cerveau, est le siège de l’intelligence et de l’habileté au travail. Le travail révèle que c’est dans le corps lui-même que réside l’intelligence du monde et que c’est d’abord pour son corps que le sujet investit le monde pour le faire sien, pour l’habiter. La formation de cette intelligence passe par la relation prolongée et opiniâtre du corps avec la tâche. » ( Christophe Dejours  « travail Vivant » ) Ce n’est donc pas seulement la pensée qui guide nos actions : nous sommes en effet agi par ce corps qui, au travail, est en prise avec le monde extérieur.

Ma démarche vise à représenter cette dimension corporelle du travail en isolant ou en remettant en scène certains gestes que les personnes réalisent de manière inconsciente ou automatique tout au long d’un processus de travail. Le geste, nous dit Barbaras Formis, pourrait se définir comme « l’émergence du corps au-delà de la finalité concrète de son exécution ». Différant de l’action (qui serait une série de geste menant à un but final) et du mouvement (qui serait également une série de gestes, mais à l’automatisme plus mécanique), le geste peut être envisagé comme un mouvement bref et simple, un moment d’arrêt isolé d’une séquence, ou le corps ainsi figé fait image. L’objectif de mon travail est de révéler l’aspect esthétique contenu dans le geste de travail, sa beauté cachée.